mercredi 23 juin 2010

Opération « Gazon maudit » (Fiction)


(publié le 25 juin 2010 sur cinethinktank.com)

(extraits d'un rapport d'écoutes)

« ... et de bout en bout, cette affaire aura été menée de main de maître. Un peu trop peut-être. "Sourcils" et ses danseuses ont dépassé tous nos objectifs et je commence à craindre qu'un de ces vautours de journalistes trouve ça un peu trop cousu de fil blanc. Je me rassure pour l'instant en me disant que, depuis le début des festivités, ces baltringues ont accumulé un tel déficit de crédibilité dans l'opinion publique, que les blaireaux qui font leurs choux gras en commentant cette mascarade n'ont plus vraiment intérêt à sortir de leurs terriers magnifiquement enfumés depuis deux mois maintenant.

[...]

Je sais qu'il y en a parmi vous pour qui le football est une religion et qui ont souffert dans leur chair de cette débâcle. A eux tout particulièrement, je veux redire ceci : il était hors de question qu'une bande d'évadés fiscaux analphabètes menés par un vieux beau incompétent – qui croit qu'il suffit de se taper un jeune canon pour avoir de la classe – montrent quelque talent que ce soit dans la mission qui leur avait soi-disant été confiée. Suis-je assez clair ? Les Bleus devaient se vautrer et cela pour le bien du pays... et de l'élite qui le gouverne. L'Équipe de France, c'est la France ! Depuis 3 ans, nous mettons toute notre énergie et notre intelligence dans ce projet secret et capital pour l'avenir de la nation : « France, Terre brûlée ». Les finalités de ce projet et les intérêts qui en sont à l'origine n'ont pas à être dévoilés ici. S'ils dépassent l'entendement de certains d'entre vous, intégrez une bonne fois pour toutes qu'ils doivent permettre à terme à ce pays en phase de sclérose terminale de renaître de ses cendres. Jusqu'à présent, notre parcours sur cette voie a été un sans faute : éducation, fiscalité, retraites... J'en passe et là n'est pas la question. Tous les grands chantiers de destruction nécessaire ont été entrepris et la plupart de leurs objectifs atteints. Ces petites frappes ne devaient pas venir tout faire capoter.

[...]

Vous n'en avez peut-être pas conscience maintenant, mais votre mission est historique. S'il en était besoin, consolez-vous en vous disant que, dans l'immédiat, vous faites du bien à des millions de Français, qui se culpabilisent de ne pouvoir offrir une vie décente à leurs familles et un avenir désirable à leurs enfants. Ces Français-là ont besoin pour l'instant de croire que les sportifs milliardaires de leur pays sont aussi impuissants qu'eux et que les incompétents qu'ils ont portés au pouvoir. Ces Français-là doivent être convaincus que la défaite, l'incapacité, l'incompétence constituent une fatalité in-dé-pa-ssable ! Ces Français-là, enfin, nous les récupérerons en 2012, grâce à la dernière tranche de notre projet. Nous hésitons pour l'instant à la baptiser « 9/11 Redux ».

[...]

Je tiens surtout à vous remercier toutes les deux. Votre duo a cette fois-ci fonctionné à merveille. Toi, ma grande, après ton chef d'œuvre avec les vaccins, tu as de nouveau été égale à toi-même. Je saurai m'en souvenir. Même les cadors du Canard ont foncé tête baissée dans ce qui me semblait pourtant être la séquence la plus faible de ce scénario béton. De cette histoire d'hôtel à la noix, j'attendais au mieux un buzz moyen à partir du site du Nouvel Obs. Nous avons eu droit à la Rolls du journalisme transformé en char d'assaut. J'en suis presque ému. Quant à la petite-là, la fausse mineure, j'ai peut-être l'intention de la jouer à la Sylvio et de capitaliser sur ce coup-là. Avec Raymond, l'autre Raymond [rires dans la salle], nous envisageons de la bombarder à la rentrée à la tête d'une commission de réflexion sur la prostitution infantile. Peut-être une commission bicéphale, car le Jacquot attend un juste retour d'ascenseur. Il faut dire qu'il s'est démené comme personne avec son "Je souhaite la défaite des Bleus" sur le site de mon pote Jean-Marie.

[...]

Allez, je vous libère. On a encore beaucoup de travail. Comme vous l'avez lu dans vos torchons quotidiens, un bonheur n'arrive jamais seul. Les affaires de nos amis Eric, Christian et Alain sont en train de bien prendre et il ne faudr... »

mercredi 26 mai 2010

Ordalie d'un branleur



« Y en a, il leur faudrait une bonne guerre ! »

Voilà le sujet du War of the Worlds de Spielberg et Cruise. Comme la plupart des produits élaborés par celui qui réduisit en lambeaux et à grands coups de mâchoires la veine adulte du cinéma US des années 70, ce film est une bande démo dont le but est de servir de vitrine aux avancées technologiques d'ILM et de créer des images inédites dans l'histoire du cinéma. En l'occurence, il s'agit, dans la première partie, de filmer un film de science-fiction et des scènes de catastrophe à la manière d'un reportage de guerre, avec une gamme chromatique désaturée et une caméra portée le plus en mouvement possible. En bref, transporter l'esthétique du Soldat Ryan et de Band of Brothers dans un genre qui n'est pas traité habituellement de la sorte. L'année suivante, Cuaron, avec Children of Men, fera la même chose et le résultat sera nettement plus adulte et spectaculaire.

Comme souvent avec SAS, le film hésite à assumer un choix, à s'y tenir de bout en bout, et War of the Worlds dérive en chemin vers une esthétique fantastique radicalement différente du faux réalisme du début et de la fin du film. Une sorte de recyclage esthétique de certaines scènes de AI ; un grand écart auquel même le célèbre philosophe belge ne se risquerait pas. Il faut reconnaître que le choix de la typo au générique et le texte dit en voix-off par Morgan Freeman (qui étaye le film) avertissent le spectateur aguerri et attentif que ce n'est toujours pas ce coup-ci que Spielberg aura le courage de faire autre chose qu'un spectacle familial et assimilable par le plus grand nombre.

Mais la première partie de War of the Worlds vaut à elle seule de perdre 2 heures de sa vie.

On nous présente un adulescent qui gagne la sienne en jouant avec talent au Tétris géant sur les docks d'une ville du New Jersey. Dès les premières minutes, ce grand enfant nous est dépeint comme un branleur doué qui n'a pas envie de faire plaisir à son chef, pilote comme un irresponsable sa Ford Mustang et voit débarquer avec très peu d'enthousiasme ses deux progénitures, elles-mêmes forcées par le juge aux affaires familiales de partager la tanière de celui qui préfère démonter un moteur de bagnole dans sa salle à manger, plutôt que de penser à remplir le frigo pour le week-end. Un irrécupérable, donc, que sa femme a préféré quitter pour continuer sa mission procréatrice avec un homme, un vrai, qui ne s'habille pas comme un gamin et roule en laguna US.

Le gars, bien sûr, c'est Tom Cruise, avant qu'il rencontre Dieu, à savoir Ron Hubbard, ses écrits et ses missionnaires. Je ne vous refais pas la biographie de l'auteur de Terre, champ de bataille et Mission Terre. Mais une fois que l'ado attardé – qui préfère jouer que baiser, procréer et éduquer ses enfants – est enfin frappé par la foudre (celle qui n'hésite pas à frapper deux fois au même endroit ; histoire de le faire passer pour un con devant sa fille) et que celle-ci réveille des démons enterrés depuis des lustres, l'homme, le protecteur et le héros qui sommeillent en lui vont enfin pouvoir émerger.

Attention, spoiler !!! (pour la Ford Mustang)

A l'issue de son épreuve initiatique, l'homme neuf ramène le fils (jadis) révolté à sa mère et là le spectateur ne sait pas... Débarrassé dignement de son ancienne vie, aura-t-il à cœur de mener une vie enfin responsable, voire une vie de missionnaire, où il aura tout le loisir de rencontrer de futurs dirigeants de républiques bananières (de petite taille comme lui) pour leur expliquer le bien-fondé de la parole hubbardienne ? Ou bien, plus sérieusement, préfèrera-t-il rester célibataire, garder une âme d'adolescent et choisir enfin un métier qui rapporte de la bonne grosse thune et permet de payer des pensions alimentaires mirobolantes sans avoir à se fader ses mioches un week-end sur deux ; avec le risque de tout perdre dans une organisation pyramidale bien plus redoutable que tous les extra-terrestres vénères de l'univers ?

samedi 24 avril 2010

In the Ass



(Publié sous le titre "Underage Romance", le 7 mai 2010, sur Cinethinktank.com)

Je tiens le « high concept » de la décennie ! Le premier « teen movie » commercial chargé jusqu'à la gueule de « frontal nudity », avec 2 ou 3 scènes de sexe allant crescendo jusqu'à un final quasiment pornographique, renvoyant Larry Clark aux oubliettes de l'histoire du cinéma.

Je pars d'un truc genre Les Nuits fauves, avec un ado qui cherche son identité sexuelle, pense être homo, et commence son parcours initiatique dans les parcs la nuit. Jusqu'au jour où il tombe sur 3 racailles tatouées et bâties comme des Dieux grecs qui le tabassent, le violent et le laissent pour mort. Sauvé mais affreusement défiguré, il décide de se prostituer en se cachant sous un costume de catcheur mexicain. Culo Atomico est né. Il crée son blog sur lequel il montre des vidéos de ses exploits sexuels et le buzz dans le milieu gay des campus US est tel que le gars devient une méga star. Il tourne dans tout le pays, jusqu'au jour où il tombe amoureux de celle qui va lui faire prendre conscience qu'il est hétéro.

Elle, c'est LolitaX, la plus jeune porn star ayant jamais existé. Managée par sa mère, on suit son histoire en parallèle bien entendu. Là, je suis plus sur une inspiration Little Miss Sunshine. Abusée depuis la naissance par un père incestueux, elle est placée dans une famille d'accueil, après que sa mère a tué le monstre. Écopant d'une peine minimale grâce à un jury compréhensif, elle récupère vite sa fille, qu'elle entraîne pendant des années pour devenir une Tracy Lords pré-ado, afin de décrocher le jackpot et prendre leur revanche sur une vie qui ne les a pas épargnées. Malheureusement, rattrapée par ses vieux démons et par un tueur rencontré dans un bar louche, la génitrice est violée et brûlée vive par son agresseur, qui en profite pour réaliser un « snuff ». Elle meurt donc peu de temps avant l'événement qui doit apporter gloire et fortune à la chair de sa chair.

Le final et la rencontre des deux parcours ? Un méga gang bang Bi, diffusé en événement planétaire sur Youtube, avec pour têtes d'affiches nos deux héros devenus stars internationales. Malheureusement, au premier coup de queue, c'est le coup de foudre. LolitaX et Culo Atomico comprennent à quel point leurs vies n'ont été vécues que pour ce moment-là et plantent tout le monde pour finir leurs jours avec une tripotée de chiards dans un immense camping-car (là, je sais plus à quoi je fais référence !).

Comme ma mère me le dit, ça risque de pas être facile à vendre. Mais je suis pas le dernier des cons et ma collection de Première m'a au moins permis une chose : connaître l'histoire du cinéma de ces dix dernières années sur le bout des doigts. Il a fait quoi Gaspar Noé quand Cassel et Bellucci l'ont planté avec son projet de porno grand public ? Il a transformé son histoire en « revenge flick ». Je change le gamin en apprenti justicier, la gamine en fille à papa tueuse à gages, façon Léon de Luc Besson, et le gang bang final par un carnage à la House of Blue Leaves. Du coup, je peux même descendre l'âge de la gamine à 11 ans.

lundi 29 mars 2010

Tintin et l'île maudite

J'ai assisté hier pendant plus de 2h à une adaptation trop longue d'une aventure de Tintin jamais éditée en BD. C'est une vision sombre d'un Tintin schizophrène, changé en flic pour coller aux standards hollywoodiens et privé de son sidekick canin, car l'action se déroule dans une « prison psychiatrique » et - même si le souci d'authenticité et de réalisme n'est pas au cœur du projet -je suppose que les génies qui ont pondu ce chef d'œuvre ont jugé peu concevable de faire accepter au grand public (aussi bienveillant soit-il et force est de reconnaître qu'il l'est ces derniers temps) l'internement d'un fox-terrier.

Pour éviter de trop radoter, ce qui reviendrait à adapter la forme et le fond de mon commentaire à celui du film commenté, je vais faire l'impasse sur l'utilisation de la musique et celle abusive de la grue et des contre-plongées pour palier l'absence de réflexion et de projet sur la composition du cadre. Je souhaite toutefois mettre à nouveau en avant ce qui était déjà évident dans les précédents films photographiés par Robert Richardson et qui ici semble sonner le glas d'une photographie au cinéma comme nous l'avons connue. Même en projection traditionnelle, trop de films actuels sont numériques dans leur facture : sans véritable grain, lisse et propre à une commercialisation Direct-to-DVD. Dans le cas de Richardson, cela se double d'une conception de l'image en vignette, chaque plan valant pour lui-même, sans aucune ouverture sur l'avant, l'après ou le hors-champ : une esthétique pub ou clip, qui empêche le spectateur d'entrer dans le monde représenté et d'adhérer à ses personnages.

Inutile de préciser donc qu'au bout d'une heure, il vous tarde juste qu'un arbre vienne s'abattre sur le héros pour mettre fin au calvaire du personnage joué par un DiCaprio qui, comme dans Aviator, donne l'impression de rester un éternel adolescent maquillé pour jouer un rôle d'adulte. Sourcils froncés et visage fermé, il ne se départ jamais de ce masque de souffrance et de son sparadrap à la Hercule le chat, qui trahit rapidement une partie du mauvais twist à venir.

On sent également la volonté de Scorsese de se référer, entre autres, au Zaroff de Schoedsack, mais ce qui est désolant, c'est qu'il le fait via l'esthétique Weta du King Kong de Jackson. Les plans de la séquence sur la falaise sont à pleurer ou mourir de rire. Son imitation du côté faux et kitsch des extérieurs en studio par le biais d'une utilisation aussi désastreuse du green screen est peut-être due à une volonté de jouer la carte de la cohérence esthétique pour s'adapter à l'artificialité et à la laideur numérique de la photo. On se prend à imaginer, entre deux bâillements, ce qu'aurait donné Raging Bull photographié par Richardson !

Enfin, il ne fait aucun doute qu'une encyclopédie comme Scorsese a déjà eu vent de la fameuse formule sur la morale du travelling. On constate malheureusement avec ce film qu'il ne l'a pas intégrée à son code de déontologie et la manière gratuite dont il convoque la Shoah, dans une histoire qui ne le méritait pas, accable encore plus le spectateur qui se demande comment il est possible qu'un tel cinéaste arrive à accoucher sans honte d'un Cape Fear 2 pour enfants. A-t-il pensé que ce film serait peut-être son dernier et qu'il laisserait à la postérité des scènes de libération de Dachau dont l'esthétique donne l'impression qu'elles ont été filmées par le Christophe Gans du Pacte des Loups et de Silent Hill ?

jeudi 25 mars 2010

Weltanschauung et happy-ending au second tour des régionales

Le week-end du 21 mars, il a voulu épater sa fille de 11 ans en lui montrant The Host de Joon-ho Bong. Comme toutes les victimes d'éclatement de la cellule familiale, il dépense une bonne part de son énergie à essayer de prouver à son enfant partagée qu'il n'est pas qu'une bête de somme et que, avant de finir comme chair à patrons, il a eu une passion dévorante dont les restes pourraient lui être profitables entre deux épisodes de Mentalist ou Dr. House.

« C'est quoi ce film ? »

« Un film de monstre. Pas un film de monstre classique, c'est pour ça que je veux te le montrer. C'est aussi un drame... familial... une comédie... et une satire politique probablement. Encore que ça, c'est moins évident. »

« Ca se passe où ? »

« En Corée. »

« C'est pour ça qu'ils ont des têtes d'Asiatiques sur la jaquette ! »

« C'est fort probable. Bon, je regarde le début avec toi. »

Il voulait juste vérifier qu'il aimait toujours le premier carnage sur la base aquatique, mais soufflé qu'il est par ce Bong, il se laisse prendre plus longtemps que prévu et se retrouve au milieu du film. Là, soudain, il réalise qu'il a oublié la fin et ne sait donc plus si la fillette va être sauvée. Il sent monter une angoisse sourde, doublée d'un léger agacement. Nouvelle confirmation que, depuis quelques mois, il supporte mal les films dont l'issue n'est pas heureuse. Il attend la fin du film pour entamer le débat avec sa fille, qui s'empresse de répondre :

« C'est nul, de toute façon, tous ces films qui finissent toujours bien. Le héros gagne, tout le monde est sauvé. Ils nous prennent pour des idiots. Celui-là, au moins, c'est différent. Même si la fin est pas si triste que ça. »

« Ca veut dire quoi un film qui se termine mal ? Un film, c'est l'expression d'une vision du monde... Mais c'est aussi un commentaire sur cette vision et sûrement que, dans ce commentaire, il doit y avoir les éléments d'une proposition sur ce que ce monde devrait être. »

« Ouaip... Chais pas... En tout cas, tout se termine pas toujours bien dans la vraie vie. »

11 ans et elle vient de l'envoyer dans les cordes de la ringardise et de la mièvrerie rampantes qui guettent le quadra qui sait que sa vie est en train de lui échapper et qui se rend compte que sa « vraie vie », c'est peut-être devenu le cinéma. Elevé au Perrault et au Grimm, et dans la croyance que les suppôts du mal sont inéluctablement châtiés par les agents du bien, il a développé sa propre Matrice avec les milliers de fictions auxquelles il s'expose depuis son plus jeune âge. Puis, devenant vieux et en passe de confondre la pilule bleue avec le comprimé Pfizer, il ne peut plus souffrir que, par exemple, Rudy Baylor et Michael Clayton perdent leurs combats contre les profiteurs de la misère humaine. Ces mêmes hydres dont il est devenu l'esclave et chez qui il émarge pour payer la pension alimentaire .

« Au fait, tu devais pas aller voter cet après-midi ? »

« M'en fous... et puis je voudrais te montrer un autre film. »

dimanche 21 mars 2010

"Riez !", "Pleurez !", "Tremblez !", "Applaudissez !"

Après des mois de travail herculéen, durant lesquels des professionnels talentueux ont accompli le miracle d'œuvrer de concert à la réalisation d'un même projet, l'architecte et chef des travaux décide de faire appel à un dernier artisan : le compositeur de musique de film. Là où chacun avait donné le meilleur de son métier pour, au hasard, exprimer une émotion subtile par un geste délicat, par une touche de maquillage, par la mise en ombre ou en lumière d'une partie de l'image ou par un mouvement de caméra à peine perceptible, le compositeur va, dans le meilleur des cas, ajouter une voix supplémentaire à la polyphonie jusque-là élaborée.

Cela ne se passe malheureusement presque jamais comme cela. En fait, depuis Max Steiner, qui est le père spirituel de 99% des compositeurs de musique de films hollywoodiens depuis plus de 80 ans, le métier de compositeur est l'équivalent cinématographique de celui de ravaleur de façade et de chauffeur de public d'émission télé.

Depuis l'arrivée du parlant, la plupart des créateurs de films ont toujours été persuadés que leur public était composé de mutilés de l'âme, incapables de ressentir une émotion ou de comprendre une intention de mise en scène sans que celles-ci soient annoncées ou appuyées par un fracas de cymbales, un martellement de percussions ou une armée de violons. Le genre de public à qui il serait nécessaire de rajouter des phylactères ou des flèches directionnelles sur La Ronde de nuit ou La Bataille de San Romano. La plupart du temps, les musiques de films sont donc du niveau de l'habillage sonore des cartoons.

Fiction : Un réalisateur hollywoodien a décidé d'adapter un classique de la science-fiction et a demandé, entre autres, à son chef-décorateur, son responsable des effets-spéciaux et son sound-designer de travailler à la séquence de destruction apocalyptique la plus réaliste et impressionnante jamais réalisée. Après des mois de labeur inspiré et intensif, l'aréopage de surhommes accouche d'un "bas-relief" splendide et saisissant. Il ne fait aucun doute que la séquence est terrifiante et constituera une date dans le genre. Mais tout comme le réalisateur n'a aucune confiance en son public, il en a très peu dans les images et les sons et n'a jamais remis en cause le fait qu'ils soient systématiquement accompagnés, submergés, noyés par la déferlante sonore d'une Grosse Bertha symphonique. Le magnifique bas-relief voit ses interstices envahis par la boue, la lave ou la guimauve vomies par les violons et les cors et, bientôt, plus rien ne respire, plus rien ne vit, tout se pétrifie, comme le cerveau et le cœur du spectateur sidéré par ce flux mélodique incessant et abrutissant. Les enfants de Steiner ont pompéifié le travail de leurs collègues.

Avec les nouveaux supports numériques (DVD et a fortiori Blu-Ray), on se prend parfois à rêver de voir appliqué aux films ce qui existe depuis longtemps pour les jeux vidéo : la possibilité de mixage a minima de 2 ou 3 composantes de la bande sonore. Avec le curseur "Musique" enfin sur zéro, on pourrait, au moins chez soi, faire disparaître une bonne fois pour toutes : John Williams, Alan Silvestri, James Horner et tous les autres (Thomas) Wanker.

samedi 20 mars 2010

Miscellanées II (billets initialement publiés sur Facebook)


The Devil's Rejects (2005)


(Publié le 22 février 2010)

En voilà un dont on n'attendait cinématographiquement rien et qui, après deux premiers films surprenants, nous a prouvé qu'on avait eu raison. Pourtant, même s'il est gangréné par 1 ou 2 scènes au comique lourdingue incongru et un final ridicule, le deuxième film de Rob Zombie offrait beaucoup d'occasions de bicher ferme et donnait à espérer que la relève était là, qui, avec Tarantino et Rodriguez, allait œuvrer à la résurrection des grindhouse flicks. Les frères Weinstein avaient d'ailleurs cru flairer le bon bourrin à intégrer dans l'écurie. La suite leur prouvera que non. Certes, on pouvait déjà sentir dans ce Devil's Rejects, que RZ avait une fâcheuse tendance à partir un peu dans tous les sens pour arriver nulle part. Cependant, à la différence de la bouillie infâme que sont les 2 remakes du Halloween de Carpenter, The Devil's Rejects est un joli petit film "à la gloire" du White Trash, servi par une photo et un sens de la composition plus que surprenants pour le travail d'un quasi-débutant. Le casting aussi est remarquable et fait montre d'une connaissance et d'un amour du cinéma de genre solide et sincère. Outre la présence de Sid Haig, Danny Trejo et Geoffrey Lewis, on y apprécie l'utilisation d'un talent honteusement sous-exploité : William Forsythe (inoubliable dans des films comme American Me ou The Lightship). Beaucoup d'efforts donc pour essayer de rendre "sexy" (et attachants ?) une bande d'assassins, violeurs, nécrophiles, poursuivis par un shérif ivre de vengeance et prêt à tout pour les arrêter. Outre le Free Bird des Skynyrd qui clôt le film, on entend au générique de début le Midnight Rider des frères Allman. Un magnifique écrin pour ce qui n'est certes pas le joyau de la décennie, mais une balise à ne pas rater pour tout amateur de road-chase-revenge-gore movie.

Une Affaire privée (2002)

(Publié le 15 février 2010)

Depuis que je fais mon malin sur ce mur pour des bienveillants triés sur le volet, je me suis rarement donné l'occasion de clamer par l'exemple mon amour pour le cinéma français. Et pour cause. Il y a encore dix ans, je suivais avec goût des Desplechin, ainsi que des... et des... Bon, quoi qu'il en soit, depuis son Conte de Noël, même le Nono, j'ai décidé de ne plus le suivre que de loin. Et si je garde toujours un oeil sur ce que font Gaspar, Jan et Mathieu K et la génération "émergente" des cinéphages nourris à Starfix, L'Ecran fantastique et Mad Movies, il y a un cinéaste français (écrivain également, paraît-il) que j'ai toujours envie de citer quand j'en viens à discuter de ciné hexagonal, c'est Guillaume Nicloux. Passons d'emblée sur son excursion désastreuse dans l'univers de Grangé, pour citer ses 4 autres films (faciles à louer ou à acheter en discount online) : Le Poulpe, Une Affaire Privée (mon préféré), Cette Femme-là et La Clé. Sous influence totale d'un cinéma 60s et 70s français où les dialogues étaient rois et incarnés par des "gueules", Nicloux est un virtuose de la plume, qui n'en néglige pas pour autant l'esthétique de ses films. Cette Femme-là, photographié par PW Glenn (qui se souvient de Terminus ?), est un magnifique film terriblement noir, qui excelle dans l'art du contre-temps, flirte délicatement avec le fantastique et nous traîne dans une France glauquissime fascinante. Si le fil narratif n'est malheureusement pas à la hauteur de la photo, des dialogues et de certaines scènes, ce film reste en mémoire et encaisse sans sourciller un multiple visionnage. Une Affaire Privée, lui, fait un quasi sans fautes, avec un Lhermite transformé en loser tragique, jouant un détective privé qui enquête sur une disparition. Naviguant entre une bourgeoisie moribonde et des milieux interlopes inquiétants ou grotesques, on reste captivé du début à la fin, sans poursuite en bagnoles, sans gunfight et sans scène avec yamakazi. Là encore, les situations en apparence les plus plates ou incongrues donnent lieu à des dialogues magistraux, interprétés par un casting de première bourre. Avec son Scènes de Crimes, en 2000, Frédéric Schoenderffer avait également commencé à tracer le sillon d'un nouveau polar français adulte qui, tout en maîtrisant les codes d'un genre largement créé par le ciné US, n'hésitait pas à ancrer ses histoires dans une France fictionalisée crédible.

Way of the Gun (2000)

(Publié le 8 février 2010)

A l'heure des bilans décennaux, j'en remets une couche dans la célébration du western urbain contemporain avec le premier et seul film de Christophe mcQuarrie, scénariste de Usual Suspects. Ultraréférentiel, avec des hommages qui vont des Professionnels de Brooks au premier Hitcher en passant par Peckinpah et le Butch Cassidy de Roy Hill, le film possède malgré tout une cohérence esthétique et scénaristique qui en font, à mon avis, l'un des films indispensables de ces dernières années. Alternant scènes d'action et moments (faussement plats) dialogués à la Tarantino, le film est en grande partie un road-movie qui accumule les stéréotypes des genres qu'il aborde pour essayer de les retourner sur leurs versants les plus prosaïques (Tarantino again ?) et donc les plus inattendus. Sur ce plan, la séquence du shoot-out final est d'anthologie. Enfin, la musique du film (référence évidente au film de Brooks précité) est superbe et terriblement efficace dans un registre minimaliste qui permet d'échapper au cancer symphonique qui ronge 95% de la production cinématographique occidentale.